mardi, 18 décembre 2007
Cognac ou whisky
Cognac ou whisky il faut choisir.
Une arrivée à la 63e
par Mezetulle
Une très belle virée offerte par mes anciens étudiants nous a menés près de Cognac, dans un hôtel-château sur les bords de la Charente, avec
cognathèque (voir aperçu sur la photo), et tout ce qu'il faut... même en hiver la piscine a de l'allure avec son couvercle gelé ponctué de feuilles mortes. ![]()
Quand même on ne va pas regarder la télé alors qu'un dîner gastronomique nous attend. Allez, je déserte les écrans du week-end pour un cocktail au Cognac, une barre de foie gras au Pineau, un soufflé au chocolat (flambé évidemment). Deuxième soir, on essaie cette fois le consommé potimarron avec huître chaude, le pigonneau laqué (mmm il n'y aurait pas encore un peu de Pineau là-dedans ?), les mignardises.
Tout ça pendant que le Stade français prend une raclée à Cardiff... et que Bourgoin s'éloigne aussi dans le brouillard. Il fallait vraiment que ce soit très bon pour se détourner de ces désastres obscurs. Je ne vous raconte pas le circuit du vignoble, le carton précieux imprégné d'effluves savantes chargé précautionneusement dans la voiture, les bords glacés de la Charente et l'inévitable crochet par Royan rien que pour voir l'océan et déguster quelques Marennes... Très classique tout ça, mais le classique... c'est chic.
Dimanche, on rejoint l'Ariège, via Agen et Toulouse : quel circuit ! traversée de l'Ovalie parfaite vers l'Ovalie plus-que-parfaite. Au passage de Toulouse, il est à peine 16h, et un brouillard à couper au couteau - vont-ils seulement voir les transformations ? On arrive à la maison, et là, les pieds dans les valises, le carton de Cognac délicatement déposé au milieu de la cuisine, vite vite allume la télé, le match Toulouse-Leicester n'est pas fini. Mais non il n'est pas fini. Juste pour la 63e minute : essai de Clerc! ça ne pouvait pas être autrement : à Leicester, ils ont aussi du brouillard, mais ils n'ont pas de cognac.
Après ce que j'ai goûté, après ce que j'ai vu, après ces sommets de haute culture, il faut de toute nécessité prendre une très bonne résolution à appliquer sans attendre 2008 : j'abandonne le whisky pour le cognac. Allez, un peu d'armagnac sera aussi bienvenu, rien que pour parfaire l'Ovalie.
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dimanche, 18 novembre 2007
Soirée rose (clair)
Soirée rose (clair)
par Mezetulle
Pas besoin de concepts tordus pour ce que je viens de voir ce soir : un vrai gagnant !
Une journée commencée sous la pluie de Bristol saupoudrant les maillots bien ternes du Stade français, plombée par le brouillard irlandais du match Munster-Clermont, se termine en apothéose de feu d'artifice rose clair avec la superbe victoire de Toulouse sur Leinster... 33 à 6.
Rose comme le maillot. Clerc comme le joueur qui offre, avec un 4e essai, le bonus offensif au Stade toulousain... (je n'ai pas trouvé le bon numéro, mais le nuage me semble adéquat, non ?)
Comme dans mon magasin j'ai quelques accessoires roses que je n'arrive décidément pas à faire virer
au cacadoie, ça me fait une bonne occase pour recycler mes pom pom girls qui commençaient à s'assoupir.
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23:15 Publié dans Coupe d’Europe , Joueurs , Mes coups de cœur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Toulouse, Stade toulousain, Clerc
jeudi, 15 novembre 2007
Pas de deux en rose et noir
Un pas de deux en rose et noir
Commentaire de la photo de R. Perrocheau
par Mezetulle
Ceux qui ont vu l'article que j'ai eu la chance de publier dans Libération le 8 novembre auront remarqué cette magnifique photo en grand format qui le surplombait. Elle a été prise par Romain Perrocheau (agence Icon sport) qui a eu la gentillesse de me l'envoyer et de m'autoriser à la publier sur La Choule (1). Je le remercie infiniment. Vous pouvez la voir aussi dans l'album que je lui consacre : elle vaut bien un album à elle toute seule !
Cette photo est admirable, par son sujet, par sa temporalité, par le mouvement qu'elle arrête et révèle, par ses couleurs, par tout ce qu'elle concentre du rugby. Elle fait le tour de ce que Roland Barthes, dans La Chambre claire, appelle le studium et le punctum. C'est un chef d'oeuvre par lequel mon article n'a pas été illustré (quel vilain mot!), par lequel il a été honoré, défié, exalté, couronné.
D'abord, son sujet. L'essai de Vincent Clerc à la 7e minute du match Stade toulousain - Stade français Paris à Toulouse le 3 novembre. Essai fulgurant où il aplatit la balle dans l'extrême coin de l'en-but, pendant une petite fraction de seconde. La photo pose la question du temps (que la vidéo vulgairement résout) : va-t-il aplatir avant ? Avant que la balle ne sorte, avant que Jeanjean ne le pousse en touche... Le punctum est dans ce suspens, et la photo serait moins belle si elle montrait l'instant d'après. En écartant l'instant définitif, elle montre le véritable instant, l'instant décisif où les choses sont suspendues, où le seul contact avec le sol est un demi-centimètre de la pointe du pied droit de Clerc - alors que Jeanjean, lui, est carrément en plein vol. Tous deux en atterrissage, mais encore dans l'élément aérien.
Cet essai en suspens aimante toute la photo et construit le studium en la polarisant tout entière sur le ballon. Les lignes de tous les regards convergent et unissent les deux joueurs, l'arbitre, les spectateurs tétanisés, tous inclinant leurs corps vers cet ultime point qui s'échappe en partie par l'angle inférieur droit de l'image. Hasard ou suprême art du cadrage ? Mais même si c'est un hasard, c'est un art d'avoir retenu cette photo, d'avoir su voir que cette apparente imperfection était une perfection. Imaginons un instant qu'on voie le ballon tout entier... la photo retomberait alors dans l'ordinaire informatif.
Chacun effectue cette inclinaison du corps à sa manière, selon son rôle et selon sa complexion. Les joueurs la produisent, élégamment, puissamment, totalement. L'arbitre la poursuit, s'essoufflant vers la vision d'une décision qu'il ne pourra pas prendre. Les spectateurs la miment, par une torsion que le rugby engendre même sur le plus avachi des fauteuils. Ici, dressés comme des ressorts projetés hors des "bacs à cul" inconfortables que sont les sièges des stades, on ne distingue même plus les supporters de telle ou telle équipe : Clerc en tire les ficelles au bout de ses doigts. L'ambiance revancharde et lourde qui régnait ce soir-là à Toulouse, perceptible même à la tv, se dissipe, se sublime, unissant les voeux contraires dans un élan rédempteur qui abolit les injures, les bras d'honneur, les sifflets... tout le monde est projeté dans l'éther, au-dessus des "miasmes morbides", dans l'élévation de ce qu'il faut aussi appeler un pas de deux en rose et noir.
1 - Il va sans dire que cette image n'est pas libre de droits... mais ça va mieux en le disant !
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18:45 Publié dans Joueurs , Mes coups de cœur , Top 14 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : photo, Clerc, Jeanjean, essai
mercredi, 17 octobre 2007
L'Argentine adolescente
Le match Argentine-Afrique du Sud du 14 octobre a fait bouger bien des choses. Un titre très judicieux de L'Equipe disait "Les Argentins veulent grandir", faisant allusion à la fois au statut du rugby en Argentine et à la reconnaissance méritée des Pumas parmi les grandes équipes du rugby mondial, à leur intégration dans le tournoi prestigieux des Tri Nations.
Mais grandir, ce n'est pas seulement être reconnu : c'est aussi perdre à ses propres yeux et aux yeux des autres le charme et la légèreté de l'enfance. Il faut y passer.
Les Springboks et l'arbitre du match ont sur ce plan parfaitement réussi enfin à sortir les Pumas de leur aura et de leurs minauderies de petits garçons innocents: les voilà maintenant des joueurs ordinaires, des grands joueurs comme les autres.
Le visage de Pichot est très expressif, il ne peut rien cacher des émotions qui l'envahissent. Il fallait voir sa pâleur lorsque l'arbitre lui a fait comprendre que "ça va bien maintenant, on arrête les gamineries". Ce n'est pas le fait d'avoir perdu qui l'a rendu pâle (car il n'y a aucune honte à
perdre contre les Springboks et à ce niveau de la compétition) mais celui d'être déchu de la condition d'ange où ils ont plané pendant toute la CDM. Terminus, tout le monde descend du nuage! Il savent maintenant que le ciel peut s'obscurcir : il sont passés au-dessous des nuages.
La vraie carrière de l'Argentine commence maintenant, dans la cour des grands, avec le doute, avec la pression qui pèse sur les grandes équipes, qui peut les rendre fébriles, maladroites, lourdaudes, et qui les somme de se surpasser pour gagner. Les voilà sortis de l'Eden (pas l'Eden park !) et précipités sur la terre, où il y a des sommets à gravir avec leurs vallées de larmes. Souhaitons-leur une belle adolescence, avec tous ses éclats et ses inconforts. ![]()
Quant aux Springboks, pour ma part je les vois au bout, ils ont infiniment plus d'invention que les Anglais, et trois joueurs d'exception: Du Preez, Habana et le souverain Montgomery - un métronome sorti d'un tableau de Botticelli !
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20:10 Publié dans Coupe du Monde , Joueurs | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Argentine, Pumas, Springboks
lundi, 17 septembre 2007
C'est reparti, requinqué... mais... Deux matches parasités
C'est reparti, requinqué, mais... Deux matches parasités
par Mezetulle
On ne va pas bouder son plaisir après la brillante démonstration du XV de France hier soir contre la Namibie. Pour reprendre les termes d'Elissalde (au passage : bravo! mais n'oublions pas les travaux obscurs où Szarzewski m'a semblé exemplaire) que je citais après la défaite contre l'Argentine : ils semblent avoir retrouvé le GPS, ou le logiciel. C'est ici que mon enthousiasme se modère : oui, on a vu que le logiciel fonctionne, qu'il est parfaitement huilé, on a vu toutes les figures d'école, les passes au large, les "chistera", les feintes de Michalak, les essais "panache" - Chabal, Nallet, Clerc- et les essais "travail"... les transfos "métronome" sans faute (sauf la première, j'y reviendrai). On a vu aussi un drop... ! ce n'est pas si fréquent (oops, ce sont les Namibiens qui l'ont réussi, non ?).
Alors maintenant, après ce requinquage, on peut se permettre de faire sans état d'âme l'avocat du diable avec quelques expériences de pensée. Car Lucifer porte la lumière et les diables noirs, verts, jaunes attendent leur heure. Voyons ce qui aurait pu perturber cette superbe mécanique, cette éblouissante démonstration.
Il faut rendre hommage au courage et à la constance des Namibiens en abandonnant le style hypothétique : ils ont su la perturber, et pourtant à un moment tardif où, épuisés, jouant à quatorze, ils avaient probablement le moral dans les chaussettes. Ah cette passe interceptée qui leur a ouvert le chemin de l'essai ! ça ne vous rappelle rien ? Rémy Martin a été accablé de reproches après le 7 sept. pour la même chose... Imaginons maintenant un Pichot, un Hernandez devant cette mécanique, ou plutôt dans ses intervalles, glissant leur grain de
sable. Allez, pas besoin d'un Puma : un Trèfle bien vert pourrait peut-être suffire (ne parlons pas d'un Kiwi, d'une Antilope ou d'un Kangourou)?
Jusqu'à présent nous avons assisté, s'agissant de la France, à deux matches parasités. L'un par la pression excessive avec laquelle le XV de France s'est lui-même étouffé, et dont on a vu le spectre dans la première transfo manquée hier soir. L'autre par la situation idéale de laboratoire dans laquelle il a été plongé, du fait d'un adversaire certes courageux, mais néanmoins faible et numériquement diminué. Dans les deux cas, un jeu réglé par le même logiciel : déjoué par les Argentins, et efficace à 90% contre les Namibiens. Avec l'Irlande, on aura donc le premier match "pur", débarrassé de cette extériorité qui a fait de l'un une montagne psychologiquement inaccessible et de l'autre une promenade à peine assombrie par quelques gaspillages. Je maintiens donc mon analyse : le logiciel est nécessaire, mais il n'est pas suffisant.
Une autre question apparaît au sujet de la composition "toulousaine" de l'équipe d'hier soir, jouant à Toulouse. Malgré les dénégations, Bernard Laporte en est-il réduit à une
logique de club ? Ce serait déjà inquiétant. Mais, à supposer qu'il en soit ainsi, fallait-il renforcer celle-ci par une logique localiste de clocher (les "Parisiens" à Saint-Denis affrontant des Argentins en partie "parisiens", les "Toulousains" à Toulouse) qui me semble calamiteuse, aussi bien pour les joueurs que pour le public ?
A supposer qu'on raisonne en termes de club, n'eût-il pas alors été judicieux de déjouer les appartenances en croisant les lieux, en procédant à une délocalisation fédératrice ? Imaginons un Skrela, un Mignoni, un Martin hier soir à Toulouse, totalement libérés comme le fut Szwarzeski. Imaginons symétriquement le 7 septembre à Saint-Denis une équipe bleue autant que possible peu connue des Argentins... La logique de club serait déjà une faiblesse, mais elle pourrait conduire au démon du localisme communautaire, lequel aurait vite fait de détruire la logique nationale de l'excellence qui doit seule prévaloir dans la compétition.
Frappée par l'insomnie la nuit dernière (ça m'arrive à chaque fois que le XV de France gagne, et à chaque fois que je reviens de l'opéra) , je chasse les diables verts, noirs, jaunes et les démons de clocher... en relisant Jean Lacouture et Denis Lalanne dont je parlerai une autre fois.
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22:05 Publié dans Coupe du Monde , Equipe de France , Joueurs | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Namibie, joueurs, clubs
samedi, 08 septembre 2007
Le Baby-rugby.... comme des bleus
Le Baby-rugby.... comme des bleus
Le GPS ou la boussole?
par Mezetulle
J'ai écrit quelque part (je crois que c'est dans mon entretien avec Christophe Dominici dans Philosophie magazine n° 12) qu'un jeu de café comme le Baby-foot, c'est impensable au rugby, où tout est "fait main"...
Eh bien non, je me trompais. Le XV de France m' a infligé hier soir, lors du match perdu contre l'Argentine, un évident démenti. Je ne reviendrai pas sur le détail des analyses spécialisées entendues en soirée, mais elles vont toutes dans le même sens. Un jeu stéréotypé, joué non pas sur une pelouse réelle, mais sur une sorte de tapis vert... et les Argentins de se faufiler très judicieusement dans ces combinaisons ultra-prévisibles...
Le Baby-foot, comme chacun sait, est un jeu dont les tactiques sont toutes déterminées et déterminables a priori : ce
n'est rien d'autre, extrêmement simplifié, qu'un logiciel grandeur grossière, en bois et métal. Sa propriété principale se voit du premier coup d'oeil : les distances entre les joueurs sont fixes. Comme les passes d'école auxquelles nous avons assisté hier soir. C'était réglé comme du papier à musique, sauf que la musique était du flon-flon. Ils ne savaient jouer qu'un air connu, archi répété : il a suffi aux adversaires de glisser leur partition plus inventive dans les intervalles plan-plan. Quant aux déménageurs de pianos, ils nous ont donné un peu d'espoir lors d'une poussée qui "aurait pu" réussir, sauf à retomber dans le logiciel fixe qui les a piégés durant tout le match et qui a donné de l'air ... et surtout des balles aux Argentins.
Elissalde, interrogé ce matin par France-Inter, a fourni une analyse lucide : resserrer les passes, utiliser les boulevards qu'on ne voyait même pas... Et il a conclu son interview par une image qui en dit long sur les métaphores qui circulent à l'entraînement : on était perdus, et "j'espère qu'on va retrouver notre GPS".
Mais le problème c'est qu'ils n'avaient que trop les yeux rivés sur un GPS, sur un jeu vidéo probablement vu et répété mille et mille fois sur les écrans de Marcoussis. L'astuce, l'inventivité, le "kairos" (c'est-à-dire l'art d'exploiter les occasions... et de les voir !) étaient du côté des Argentins. Le bon sens tout simplement, qui n'a rien à voir avec une intelligence artificielle : le bon sens, faculté de juger laquelle se révèle indispensable lors de situations inédites... On en a eu quelques lueurs tout de même, mais le déboussolage reprenait le dessus bien vite. Joueurs déboussolés parce qu'ils n'avaient pas de boussole : seulement un GPS pr
ogrammé ... pour de la bleusaille.
GPS à jeter d'urgence pour revenir au bon sens : vite vite reprendre la boussole et le flair (ce que nous intellos appelons tout simplement le jugement) pour jouer et penser "à la main"...! C'est possible !!!
Ah, un mot quand même sur la chorégraphie d'ouverture, d'une rare nullité, elle aussi frappée par un automatisme bien-pensant (et que je t'en remets une couche sur l'amitié, les "valeurs" etc. Le prêchi-prêcha devient insupportable lorsqu'il est "véhiculé" par un "message artistique" !!!). Et surtout une énormité : nous avons vu, casqués de dur et rembourrés aux épaules, de tristes pantins ressemblant un peu trop à des joueurs de football américain. Kader Belarbi n'a donc jamais vu un joueur de rugby ?
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09:40 Publié dans Coupe du Monde , Equipe de France , Joueurs | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : jeu, France, Argentine
vendredi, 31 août 2007
Rencontre avec Christophe Dominici et analyse de son livre
Rencontre avec Christophe Dominici et analyse du livre Bleu à l'âme
Le doute et la force
par Mezetulle
Comme je l'ai annoncé sur ce blog il y a quelques semaines, j'ai rencontré Christophe Dominici le 19 juin dernier, dans le cadre d'un entretien pour Philosophie magazine qui réunissait aussi Martin Legros, Julien Charnay (respectivement rédacteur en chef et journaliste à Philosophie magazine) et Muriel Franceschetti photographe. Je remercie vivement Muriel et Christophe pour l'autorisation de publication des photos prises après l'entretien, ainsi que le café "Les Princes" (Paris XVIe) qui a hébergé toute l'opération.
On peut lire l'entretien dans le numéro 12 (septembre 2007) de Philosophie magazine. L'article qui suit en est bien entendu complètement disjoint.
***
Bleu à l'âme de Christophe Dominici, en collaboration avec Dominique Bonnot (éditions du Cherche-midi, 2007), ne s'ajoute pas aux nombreuses publications ou republications opportunément consacrées au rugby en ce moment : il s'en distingue. On n'y trouvera pas de technique rugbystique, pas d'analyse des dispositifs qui s'emparent des joueurs et des supporters ou qu'ils mettent en place, pas d'histoire ni de sociologie du rugby. Ce n'est pas non plus, malgré la rumeur qui s'acharne à le faire croire (parce que le livre est un succès, comme si c'était suspect pour un livre de bien se vendre !!), une autobiographie nombriliste. C'est le récit d'une construction de soi dont l'intérêt philosophique me semble devoir être souligné, ainsi que je l'ai dit dans l'entretien à Philosophie magazine.![]()
"Je voulais donner à lire quelque chose de fort": c'est ainsi que Christophe Dominici présente son ouvrage. Quelque chose de fort, au-delà de l'histoire contemporaine du rugby, qu'il traverse et croise bien évidemment depuis son entrée à Toulon en 93 jusqu'au seuil de sa nouvelle qualification en équipe de France pour la Coupe du monde en passant par le (trop?) célèbre essai de 99 contre les All Blacks et sa rencontre avec Max Guazzini, c'est, à travers l'histoire singulière d'un enfant, d'un adolescent et d'un homme écorché vif, celle, universelle d'un "dur hypersensible". Nul oxymore dans cette conjugaison, car c'est le parcours d'une fragilité convertie en force, d'abord par dénégation et verrouillage puis par assomption et construction, qui est offert au lecteur.
Passer aux aveux sans jamais rien céder sur la plus grande pudeur, oser le "gros mot" juste sans jamais afficher la moindre vulgarité ; loin des biographies conventionnelles écrites avec une plume-gonflette qui ressemblent à des body-buildés tout juste présentables le temps d'une saison, on retrouve ici ce que le genre biographique romanesque a inventé et souvent réussi avec bonheur : le sentiment que l'auteur, en écrivant pour tous, a écrit tout spécialement pour le lecteur que je suis. C'est pourquoi, en lisant ce que peut-être on n'aurait pas su avouer ni même s'avouer à soi-même, on est reconnaissant à l'auteur de l'avoir fait et de l'avoir porté au niveau d'une expérience humaine partageable précisément par sa singularité.
Un enfant à la fois abandonné et hyperprotégé (mais n'est-ce pas, au fond, la même chose ?) devenu un adolescent qui se durcit, se diabolise en devenant odieux aux autres et surtout à lui-même, excessivement bagarreur puisque excessivement timide, échoue au Toulon rugby club dans une ambiance noire qui ne lui convient que trop ("il fallait être stressé, angoissé, porter un masque sinistre, sinon on n'était pas "dedans"" p. 43), mais qui à tous les sens du terme, le relève. Dès lors s'engage, comme diraient les philosophes (moi aussi j'ose les gros mots !), une sorte de phénoménologie de la fêlure comme constitutive de la force, de la fragilité comme condition de la fermeté d'âme et de corps, de l'exposition comme sagesse: "J'ai préféré le rugby au football pour me rapprocher davantage du ravin [...]"
Toute la dialectique qui au lieu d'opposer les contraires, en montre et surtout en éprouve non pas la complémentarité figée mais l'identité profonde qui les fluidifie l'un dans l'autre (blessure et puissance, doute et certitude, angoisse et sûreté, séduction, jalousie et défiance de soi-même) est parcourue, pour le pire et pour le meilleur, ou plutôt du pire au meilleur. Car la question morale (allez, encore un gros mot) est soulevée avec constance : le programme philosophique général ("je ne fais pas cela pour qu'on me dise merci, mais pour donner un sens à ma vie") se traduit en pratique de terrain - en véritable "praxis" qui est un travail sur soi-même : remporter des victoires sur de toutes petites choses, "me servir de mon mal-être pour me transcender". On comprend que finalement ce qui est normal, c'est d'être mal et que c'est un très fort motif pour bien faire et être "quelqu'un de bien".
Que le lecteur se rassure, le plaisir de lecture n'est pas restreint à celui de la sentence et de la maxime (même si ces délicieuses formes brèves se rencontrent assez souvent) : ce livre de morale, conforme à ce qu'il raconte et à ce qu'il met en pratique, aussi contrasté qu'un rebond ovale, aussi haut en couleur et accidenté que la vie elle-même, offre des narrations hautement comiques où l'on voit par exemple le "héros" à la fin d'un bal, après avoir fait pitoyablement le pitre sur le podium, s'affaler "à moitié dans les vapes" dans les bras d'une "autre" fille, autre bien sûr que celle qu'il n'avait pas osé courtiser... En un sens, on pourrait dire que tout le livre raconte comment un jeune héros baroque hyperbolique et précieux, en regardant en face sa propre fêlure, se convertira en héros classique, et rejoindra ceux qui osent gagner sans outrecuidance, qui osent tout vouloir et tout accomplir - amour, gloire, devoir - parce qu'ils en connaissent le prix et la fragilité et parce qu'ils n'en cherchent pas la route ailleurs qu'en eux-mêmes.
C'est aussi ce que dit la fable, héritée par Christophe Dominici de sa rencontre avec Dylan "l'homme au pouvoir occulte" (p. 202) : "Les dieux se réunirent et dirent : l'homme est une machine très performante, capable de tout comprendre, de s'adapter à toutes les situations, de soigner ses maladies et panser ses plaies. Cachons-lui son bonheur à l'intérieur de lui-même. Les hommes sont tellement bêtes qu'ils feront le tour de la planète pour le trouver." L'occulte ne réside pas tant ici dans le pouvoir attribué à tel ou tel que dans le lieu et surtout la voie du bonheur. Mais comme l'a révélé le mythe ovidien d'Arachné - dont cette fable semble en partie inspirée - c'est une chose qu'il vaut mieux cacher aux dieux, tant ils sont jaloux!
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Une photo prise après l'entretien (voir aussi l'album) que l'un de mes très proches amis a intitulée "La Sainte Vierge surprise par Sainte Anne s'emparant de l'Enfant Jésus", parodiant le célèbre tableau de Léonard de Vinci!
![]()
Léonard de Vinci La Vierge, Sainte Anne et l'Enfant Jésus. Paris, Musée du Louvre. Photo Réunion des Musées nationaux
10:25 Publié dans Concepts, art, littérature , Fan de... , Joueurs | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Dominici, force, fragilité, engagement
jeudi, 30 août 2007
La Planète ovale de J-Y. Dhermain
Sur le livre de Jean-Yves Dhermain La Planète ovale. Dans les coulisses du rugby mondial
ou le Tableau historique des progrès du rugby
par Mezetulle
Le livre porte bien son titre. Sous un aspect lisse - quoi de plus banal en apparence q'une série de monographies consacrées aux 20 meilleures équipes présentes lors de la Coupe du monde en France ? - et dans une écriture fluide qui enchaîne des récits assez alertes, l'ouvrage de Jean-Yves Dhermain La Planète ovale. Dans les coulisses du rugby mondial (Préface Serge Blanco, Tours, CLD éditions, 2007) aplatit le globe et rend une forme étrange à une planète dont la rotondité n'est pas sans accroc.
Bien sûr, et c'est la moindre des choses, on y trouvera l'histoire, souvent passionnante, des grandes formations nationales : de quoi satisfaire la vue somme toute restreinte de l'amateur traditionnel. Le moyen d'échapper à la énième célébration épique de Jean Prat et de Lucien Mias, à la poisse de
Wilkinson, aux mensurations de Lomu, à l'ubiquité foudroyante de Keithwood, au ballon dans le brouillard à Bristol en 1908 ? Du reste, pourquoi bouder son plaisir en retrouvant tous les hauts faits dont l'histoire se nourrit certes, mais dont elle se détache, comme un motif se détache sur un fond ?
Car on ne s'y trompera pas: l'auteur ne dessine pas une chanson de geste faite d'anecdotes transfigurées en mythes, mais un bougé planétaire dans lequel le rugby n'est pas simplement situé. Le rugby s'y voit au contraire promu en acteur de l'Histoire ("avec une grande hache" comme le dit Perec), théâtre et révélateur de combats - il mérite à ce titre le nom d'oeuvre.
L'oeuvre du rugby : dans ses démêlés avec lui-même, c'est l'histoire des progrès humains (laquelle suppose aussi l'immobilisme et la régression) qui se décline sur les grasses pelouses d'Angleterre, les grands espaces des haciendas argentines, les terrains pelés de quelques bidonvilles "là-bas, au bout du monde". Sur fond de conflits sociaux, on y voit des nations s'arc-bouter sur un intérêt de classe ou de "race" (ou même les deux à la fois), d'autres introduire une brèche laborieuse dans la forteresse aristocratique longtemps défendue par un purisme formaliste - sans lequel pourtant le rugby n'aurait ni règles ni "esprit". Ce sont des histoires croisées qui opposent étudiants de bonne famille et gueules noires, snobs des quartiers chics et paysans, propriétaires agricoles et journaliers, Anglo-saxons et Latins, Blancs et "Non-blancs", dynasties de terroirs et talents urbains déracinés. On y voit tour à tour le rugby détesté comme étendard d'une colonisation honnie et le rugby capté, adoré, retourné et brandi fièrement au nez de ceux mêmes qui l'avaient introduit comme une marque de propriété.
Tragique parfois, l'histoire peut aussi s'adoucir et prendre des airs de French cancan dans le comique aller-retour qui vit le rugby parisien snob s'étioler au profit du rugby d'Ovalie, puis revenir offrir aux jeunes urbains et au public féminin une scintillante carrrière rose fluo.
Mais s'opposer signifie aussi se mêler, s'imbriquer les uns dans les autres comme des teignes et comme des peignes, et aussi s'affronter à soi-même. Sont mis aux prises des hommes pétris de contradictions et de complexités, et non des rôles immuables assignés d'avance : ainsi on voit le paysan français, naguère symbole populaire, se transformer en conservateur dynastique haïssant la grande ville (et avec elle sa banlieue : où on va ?), le public irlandais interdisant le God save the Queen à Dublin et acclamant sur la même pelouse l'équipe de la Rose en 1972 au plus fort des années sanglantes, rien que parce qu'"ils étaient venus", la bourgeoisie galloise soutenir les Diables rouges qu'elle exploitait au même moment dans ses mines, et l'honneur de l'humanité déjà relevé, avant le célèbre maillot de Nelson Mandela frappé de l'antilope, par Morné Du Plessis en Afrique du Sud.
L'histoire a bien des points communs avec le rugby : son immanence et aussi sa dialectisation, sa sinuosité, une façon de forger l'Idée en passant par de petites choses, par des poussées et des reculades, une façon d'avancer non seulement malgré et à travers les obstacles mais aussi grâce à eux.
Le sens de l'histoire ne lui est pas donné a priori de l'extérieur ; il se forge dans les difficultés et l'opacité des choses particulières. Dhermain a eu la bonne idée de scander chaque étude par une interview avec un joueur. Loin de tirer l'ouvrage vers un ton "people", ces respirations scellent au contraire par de solides rivets l'enjeu décisif et planétaire du rugby. Tous les joueurs sollicités sont en effet des "transplantés" notoires, des voyageurs, des explorateurs, des expatriés d'un moment, représentant à la fois l'enracinement et le dépaysement, la tradition et l'innovation, le "maintenant" et le "jadis et naguère", l'ici et l'ailleurs, l'actuel et le révolu.
Avec Jean-Yves Dhermain, on souhaite que de prochaines Coupes du monde se dépaysent elles aussi, sortent du "village global" où quelques nations jalouses se défient en tournant en rond, et rendent la planète ovale.
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11:50 Publié dans Concepts, art, littérature , Coupe du Monde , Histoire du Rugby , Joueurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Dhermain, professionnalisation, tradition, modernité, lecture, joueurs, histoire
mercredi, 29 août 2007
Les ondes et le haka. Le livre de Pierre Sein
Les ondes et le Haka. Le livre de Pierre Sein All Blacks, les seigneurs du rugby (CLD éditions)
par Mezetulle
Le match France-Galles n'ayant pas été retransmis sur une chaîne de tv publique, j'ai trouvé un certain plaisir à l'écouter l'oreille collée à Sud-radio crachotante et l'oeil rivé sur le site de L'Equipe qui alignait les essais. J'avais tout, sauf l'image. Mais c'était bien une totalité, celle d'un récit et celle d'un affichage, totalité du temps et totalité de l'imaginaire alimentée par le réalisme du décompte égrené minute par minute. Et lorsque, à la 77e, le flamboyant capitaine Betsen a fait le choix de la mêlée plutôt que celui de taper la pénalité pourtant en face des poteaux, j'ai pu mesurer à sa juste valeur toute la rationalité de cette décision parce qu'aucune image ne venait jeter son jus aveuglant sur le double décompte que j'avais sous les yeux : différence au score + temps qui reste.
Et je remets ça avec la radio ce matin. D'habitude je n'écoute France-Culture au petit déj' que pour me mettre dans une mauvaise humeur belliqueuse tant la bienpensance hurleuse y est exaspérante entre 7 et 9. Et là un délice de fraîcheur vient stimuler mon réveil : je tombe sur la chronique de Catherine Clément, consacrée aujourd'hui au Haka des All Blacks ! Elle replace cette cérémonie dans son contexte de culture, décrivant l'obligation d'exhiber le blanc des yeux comme une figure chorégraphique imposée, et soulignant l'importance des femmes dans ces différents dispositifs. Pas si terrible que ça au fond ("c'est l'histoire d'un mec..." tellement terrorisé qu'il se cache au fond d'un puits avec une nana assise dessus... et qui en ressort tout regonflé).
Sans le savoir, Catherine Clément m'a donné le sésame qui m'a enfin fait ouvrir sereinement le livre que Pierre Sein a eu la gentillesse de m'envoyer juste avant sa parution : All Blacks, les seigneurs du rugby, préface de Patrice Lagisquet
(Tours, CLD Editions, 2007). Livre qui m'en imposait par sa couverture, photographie de haka... et devant lequel je ressentais mon incompétence. Et c'est ainsi que Catherine Clément a commencé sa chronique d'ailleurs, par un trait aussi intimidant qu'un haka, celui de la rumeur toute puissante : "Les All Blacks, ceux qui écrasent tout...!" dit-elle.
Voire... et voir aussi les statistiques que Pierre Sein a eu la bonne idée de placer à la fin de l'ouvrage. A regarder de près. Mais non ils n'écrasent pas tout : ils gagnent souvent, c'est sûr, mais..... Et me voilà, ayant commencé le livre par la fin, régressant au fil des pages, ce qui me permet de saisir le point conceptuel du livre, lequel m'avait échappé uniquement parce que je me laissais impressionner par une rumeur défaitiste "il n'y a qu'à subir et rien à penser". Ce point n'est autre qu'une question, un paradoxe, dont la formulation simple demandait un peu d'audace : comment une nation dont la population dépasse de très peu le tiers de celle de la région parisienne est-elle parvenue à en imposer autant par son rugby ?
Outre qu'une partie de la réponse est déjà dans la question, j'ai aussi ma propre réponse, mais elle est très mal-pensante, peu vérifiable et encore plus provocatrice (sinon insultante) que la question... Aussi je préfère, pour plus de sérieux, vous renvoyer au livre de Pierre Sein : vous y trouverez, avec les nombreux et différents hakas bien sûr, de multiples réponses bien plus pertinentes, et qui ne sont pas toutes intimidantes. D'ou je conclurai, comme l'auteur le montre à plusieurs reprises, que leur bras de noir vêtu n'est pas invincible et que d'ailleurs il n'est pas invaincu : ce qui ne vérifie même pas un vers de Corneille, notre meilleur auteur de haka glorieux pour hommes aux longs cheveux !
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18:25 Publié dans Concepts, art, littérature , Coupe du Monde , Joueurs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : joueurs, All Blacks, Betsen, Pierre Sein, haka, radio
jeudi, 16 août 2007
Sur le livre de L.Bénézech (3e partie)
Sur le livre de L. Bénézech Anatomie d'une partie de rugby (3e et dernière partie)
L'immédiateté rustique du texte, l'urbanité décalée des photos
Décidément, je n'apprivoise pas le livre de Laurent Bénézech Anatomie d'une partie de rugby (éd. Prolongations), il me glisse des mains, me fait commettre des "en-avant"... Pourquoi ce sentiment de porte à faux qui fait que je ne peux ni l'adopter ni le délaisser ?
Comme je le soulignais précédemment, l'ouvrage se penche sur des notions et des affects, à l'exclusion de toute référence singulière - histoire, noms propres. Or on pourrait penser que, composé à parts égales de textes et de photos, les textes expliquent des notions, réservant la monstration directe des affects aux photos. C'est l'inverse : belle idée assurément, mais si les photos (remarquablement choisies) relèvent hautement le défi, il n'en va pas toujours de même pour le texte.![]()
A quelques brillantes exceptions près (de beaux chapitres sur "La Passe"... où toutes sont passées en revue p. 78, sur "l'En-avant" p. 80 ou encore sur "La Touche" où est avancée une très convaincante comparaison avec la danse contemporaine), le texte ne décrit pas, n'explique pas, ne conceptualise pas : il entend se placer à l'intérieur d'un psychisme - celui du joueur, celui du supporteur - pour le réactiver chez le lecteur. Ce sont donc des états d'âme qui, par des monologues, des dialogues intérieurs, des apostrophes, se succèdent dans une écriture qui recourt trop souvent à des palliatifs et des marqueurs d'insistance : majuscules hurlantes, italiques, exclamations, points de suspension.
A force de vouloir être en sympathie avec le lecteur initié censé se reconnaître dans ces procédés détournés, cette écriture faite d'extériorité s'aliène le lecteur quelconque parce qu'elle est trop souvent un clin d'oeil à celui qui est dans le rugby comme un poisson dans l'eau.
On m'objectera que tout texte intéressant produit un sentiment d'étrangeté. Certes, mais il le produit pour tous, et surtout pour ceux qui croient être en terrain familier. Le poète est capable de me rendre ma propre langue lointaine, étrangère : il l'arrache à l'idiome et la met en déroute pour la révéler. Or ici, c'est au contraire le parti-pris de familiarité et si j'ose dire de consanguinité qui domine le texte : le rugby y est ramené à son intimité, à ses affinités indicibles, il forme un cercle et une famille resserrés à laquelle je n'appartiens pas.
Et d'ailleurs je ne suis nullement invitée. Le chapitre "Les Joueurs" (p. 24), chef d'oeuvre de littérature identitaire, me le fait rudement savoir. Ils sont plaisamment présentés sur le modèle d'une famille agricole, attablés autour du père, rompant un pain immémorial, à des places immuables depuis des générations. En toile de fond, des figures féminines figées dans ce que l'imaginaire collectif a de plus redoutable : une mère castratrice (l'entraîneur), une fille à séduire, et "quelques salopes malpropres" - allusion aux chansons paillardes de la 3e mi-temps (les épouses, quant à elles, en prennent pour leur grade dans le chapitre sur "L'Essai" p. 122 qui met aux prises un idiot de joueur et son imbécile de femme). ![]()
Dans ce tableau rustique on ne sait qui est le plus à plaindre, chacun occupant une place qu'il n'a pas choisie, mais qui lui a été attribuée par une destinée (son gabarit, son rang de parenté, son sexe, son âge, sa condition...) le mettant perpétuellement hors de lui et jamais en exigence d'être lui-même. Tout le contraire de l'héroïsme : rien que les vertus conventionnelles d'un régime révolu ! Et le coaching est arrêté depuis belle lurette ; aucune place à prendre, aucune circulation ne vient aérer ce tableau étouffant: jeunes urbains, passez votre chemin, on n'a pas besoin de vous.
Il ne suffit pas de peindre des paysans dans une touchante scène de genre nostalgique pour parvenir à la cheville d'un Mistral, et encore moins à celle d'un Virgile.
Alors quel soulagement de quitter la page écrite pour aller poser son oeil à côté, au revers, en marge, en hors-texte et de voir sur ces magnifiques et judicieuses photos tant d'innovation, tant d'ouverture, tant de questions, tant de réflexion, tant d'aspérités, tant de sollicitations pour la pensée, tant de décalages, tant de bougés, tant de cocasseries aussi : toute cette rigide consanguinité est balayée, remise en question et décoiffée par le talent, l'élégance, la présence d'esprit, le doute, et par un usage inventif de la force, lesquels n'excluent pas les maladresses ni les échecs.
A elles seules, les photos parviennent à faire comprendre, parfois malgré le texte qui les environne, comment la civilisation héroïque a su traverser les âges, s'extraire des villages et des terroirs pour n'en retenir que les saveurs exquises, circuler à travers le monde, se griser d'autres chants que de paillardises, et se greffer sur le monde moderne.
[N.B. La photo de la p. 83 (F. Nataf, L'Equipe) est celle de mon exemplaire personnel du livre. Elle est publiée à des fins strictement didactiques, en illustration directe des propos tenus dans cet article.]
Voir le premier article "Un purisme du concept et de l'affect"
Voir le deuxième article "Le rugby serait-il démocratique par nature ?"
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10:45 Publié dans Concepts, art, littérature , Joueurs , Mes coups de cœur , Mes coups de gueule | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Bénézech, livre, joueurs, terroir, tradition, photos, lecture



