samedi, 23 février 2008

Grognon rose sur gris lumineux

Grognon rose sur gris lumineux

par Mezetulle

Ce sont les couleurs que je propose à Max Guazzini pour le prochain maillot du Stade français, après avoir vu le match contre Castres vendredi soir 22 février, soldé par une écrasante et étonnante victoire du Stade 47 à 16.

Rose grognon comme le jeu brouillon et angoissant de mes chouchous en première période. Rose grognon comme un jour de métro bondé où les gens râlent leur indécrottable bonne humeur, se "traitent" avec une rhétorique impeccable, se tassent pour finir par trouver leur place. Grognon râleur "je fais tout de travers, mais finalement on s'en sortira, et d'ailleurs tout le monde me déteste et j'adore ça" dans la grande tradition parisienne brillamment illustrée hier par les mâchoires crispées et le regard méchant de Fabrice Landreau sous son bonnet rose, pas content, pas content.

Qu'est-ce que vous voulez, on est en avance au score à la mi-temps, mais franchement c'est nul, cafouilleux, plein de fautes. Ils vont prendre une sacrée remontée de bretelles dans les vestiaires, vous allez voir ça... Même Antoine Burban, sanctionné pour avoir été plaqué en l'air...? Eh bien, c'est bien fait : c'est pour toutes les fautes que l'arbitre n'a pas vues. Landreau c'est le genre de père de medium_Echauffement.2.jpgfamille comme je les aime : "Tu t'es pris une gifle par l'instit, et en plus tu dis que tu ne l'as pas méritée? Je vais t'en coller une autre, moi !" Et Galthié dans sa cage en verrre qui ne décolère pas, rivé à son téléphone : comment, 25 à 9 à la mi-temps ? Mais vous vous êtes vus ? C'est comme ça que vous voulez recevoir Perpignan et Toulouse ? C'est comme ça que vous voulez aller à Clermont et à Biarritz ? Vous avez eu du bol que leur défense à Castres ne soit pas au point, c'est tout. Allez, caltez !

Rose grognon comme ces commentaires de Canal + en forme de désolation chaque fois qu'une action parisienne était en cours, une vraie oraison funèbre au secours de l'Ovalie castraise qui m'a fait rire pendant tout le match. Ils sont même allés jusqu'à dire "Oui les Parisiens vont se faire eng... dans les vestaires, mais en revanche ce qu'il faut aux Castrais, ce sont des paroles de réconfort, de consolation". En entendant ces propos insultants révélant une grande finesse psychologique, là oui vraiment j'ai eu une pensée désolée pour les Castrais qui ne méritaient nullement une compassion aussi humiliante ! Cela, c'était vraiment à pleurer ... C'est comme si, avant le bac, j'avais dit à mes élèves : "mes pauvres petits, vous allez vous casser la gueule, mais je vous aime bien, ce n'est pas grave, maman vous console d'avance"... Je leur disais au contraire: "Ce ne serait pas tellement étonnant que vous ratiez votre bac. Alors, étonnez-moi". Et ils le faisaient.

Je conseille aux commentateurs de Canal+ de lire le traité d'éducation de Locke ; il y est dit que les enfants, tout comme les hommes, ont trois passions dominantes: la liberté, l'empire et la gloire. Et qu'aucune des trois ne peut s'étouffer, mais que toutes peuvent et doivent se cultiver, s'élever, se civiliser.

Gris lumineux comme la tronche de Fabien Galthié qui comme d'hab se retient de sourire après la victoire, qui commence déjà à seriner que la semaine prochaine si on continue comme ça, eh bien ça n'ira pas du tout. Gris lumineux comme le visage à la fois terrorisé et rayonnant du tout nouveau "bébé colosse" Quentin Valençon, tuilé par Christophe Dominici qui sort et lui passe le relais après avoir marqué medium_061014_drapeaux_b.jpgun essai (oui Christophe, tu as toujours la "gnac"), bourré de secousses amicales par le capitaine Blin. Comme le visage étonné de deux minettes agitant leur drapeau rose, n'en croyant pas leur yeux, mais si je t'assure, ils ont gagné, après nous avoir fait croire que rien ne va....
Gris lumineux comme le ciel de Paris où on n'ose jamais dire qu'il fait beau - ça ferait tellement de jaloux, et puis de toute façon il vaut mieux dire qu'on se déteste soi-même, qu'on est mal, qu'on est bien mieux à Syracuse, sur le Fuji-Yama, etc. etc. Et comme ça quand on est vraiment dans le gris, on est vacciné, on sait boire la tasse en chantant une chanson où on se souvient de Syracuse, etc.

D'ailleurs moi aussi je suis comme ça: je me dépêche de faire un article grognon rose, des fois qu'on soit vraiment à la peine dans la suite, qui s'annonce grise et dure comme le mâchefer...

Alors finalement, voyons ce maillot. Mmmm, le cacadoie ? Arrf.. On en garde quand même un peu, rien que pour salir le rose et le gris lumineux. Sinon, on aurait mal aux yeux.

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samedi, 26 janvier 2008

Une petite fille dans un monde de brutes?

Une petite fille dans un monde de brutes ? Auch-Toulouse, 25 janvier (3-34)

Sous la lumière crue des projecteurs, une petite fille hors d'haleine traverse dans sa longueur un terrain où s'affrontent des grands garçons autour d'un ballon.... Apeurée ? Esseulée et abandonnée par des parents indignes sur une pelouse de brutes où elle n'a que faire - et en nocturne en plus? Mais non, vous n'y êtes pas : on est à Auch, sur un terrain de rugby, ne vous faites pas de mauvais sang.

medium_SupportersViolents.jpg C'est la fin du match, les supporters (de Toulouse ? d'Auch ? ah voilà bien encore une question de f.. ooteux...) envahissent le terrain. De plus le match n'est pas vraiment fini, l'aire sacrée hors temps et hors espace vient d'être violée par des enthousiastes peu regardants sur les règles. Ce devrait être le moment de tous les dangers, d'autant plus que l'équipe qui reçoit subit une large défaite. medium_Sablier.2.jpg

Sauf que c'est du rugby, et que c'est comme au théâtre, comme au concert, comme à l'opéra : il y a un temps formel et un temps objectif et parfois ça s'emmêle un peu les pinceaux en un moment qui, redoutable en principe, est ici délicieux. Le temps formel, celui des chronos, est épuisé : la sirène a annoncé la fin des 80 minutes. Toulouse a largement gagné de toute façon. Mais le temps objectif, celui de l'action, est en cours : l'arbitre n'a plus d'yeux que pour devenir spectateur, pour subir à son tour la loi du jeu, de ce qui se passe vraiment. Car l'action en marche, comme toujours, est grosse d'un essai, elle n'est pas finie et elle est désormais seule maîtresse du temps (1).

Et voilà-t-il pas justement que l'essai d'après-dernière minute est marqué par les visiteurs. La messe est archi-dite, non ? Comme les auditeurs enthousiastes d'un concert qui n'attendent pas le silence après la dernière note pour applaudir, une partie du public envahit le terrain. Notons bien que c'est pour applaudir les visiteurs victorieux et les vaincus qui se sont si bien défendus, et les petites filles ne sont pas les dernières dans cet exercice chaleureux. Mais attendez, tout de même, il y a la transformation ; même ultra-facile, elle pourrait être manquée.

Le moyen de virer les supporters indiscrets d'un terrain de jeu de balle collectif ? Appeler la police ? Mais non, vous n'y êtes pas, on est à Auch, sur un terrain de rugby, et il y a des petites filles qui sautillent sur la pelouse, c'est normal. Il n'y a qu'à leur dire : attendez, ce n'est pas fini, il y a la transfo, poussez-vous un peu. Quelques index pointés avec le sourire suffiront, tout le monde comprend au quart de tour et pivote à toute vitesse pour rentrer en courant dans le monde profane, au-delà de l'enceinte sacrée encore quelques secondes.

Le temps de cette course ajoute une troisième temporalité à celles que j'ai déjà repérées ; à quoi se mesure ce troisième temps de l'emmêlage des pinceaux, hors temps, mi-profane mi-sacré ? A la vitesse des jambes d'une petite fille de six ans, folle de joie, traversant un terrain de rugby dans sa longueur pour ne pas transgresser la règle plus longtemps... et pour voir une transfo en suspens.

Merci au cameraman de Canal+ d'avoir montré ce moment à la fois dérisoire, drôle et édifiant : après cela, qu'on ne vienne plus me dire que le rugby est un sport de brutes.
Au fait, l'essai d'après-dernière minute fut transformé. Maintenant je sais pourquoi on attend toujours un peu avant de frapper au but, dans un moment d'après-dernière minute où tout est pourtant déjà joué : pour que les petites filles de six ans terminent leur course.

1 - Sur la temporalité du rubgy, lire aussi sur ce blog :  Bourgoin essouffle le temps et France-Ecosse, hymne à Saturne.

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dimanche, 06 janvier 2008

A coeur ovale, le rugby du commencement

Le rugby du commencement : A Coeur ovale, de Christian Jean et Thomas Bianchin (1)

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Des marmousets cramponnés, crottés jusqu'aux yeux et habillés en clown Auguste... Ils ont la peur et la gloire au ventre. Les matins acides de matches, ils s'arrachent à leurs peluches douillettes pour être des héros tremblants, pour entrer dans des vestiaires rudes et chaleureux, pour avaler ce qui ne passe pas. Ce qu'ils redoutent le plus est aussi ce qu'ils désirent le plus.

Au coeur de ce magnifique coeur ovale, le rugby des cours de récréation, des cartables "bourrés de coups de poing" comme disait Nougaro et transformés en gonfles, enchante le lecteur.

Rugby des origines bien sûr, fait d'anecdotes, de souvenirs d'enfance et de jeunesse, de Grenoblemedium_acoeurovale_33_.jpg à Pontarlier, d'Oyonnax à La Mure et à La Tour du Pin. Rugby alpin et jurassien frisquet, où la rosée et la sueur se confondent, où la mêlée fume encore plus que le brouillard, où la neige fondue sert de piste d'envol. Mais l'anecdote et le souvenir particulier, en devenant fables, se hissent (ou plutôt ramènent) à ce qui n'a ni date ni âge : on passe des origines au véritable commencement. La différence ? Les origines sont factuelles, elles vous tombent dessus, comme les fées et les sorcières penchées sur un berceau : on y est renvoyé sans cesse à ce que l'autre et l'extérieur ont choisi pour nous. Le commencement doit tout à lui-même, il n'emprunte rien qui ne lui soit essentiel et qu'il ne sache s'approprier. Le parcours qui mène des unes à l'autre s'appelle l'initiation.

Initiation à quoi au juste ? Au rugby certes, mais à travers lui au grand écart qui relie et dissocie à la fois le dérisoire et le sublime, la nullité crasse et les palmes qui vous transportent sur un nuage, le minuscule et le grandiose. Le droit de se sentir moche et superbe, déplacé, dérapant et assuré, animal stupide et homme virtuose, tué et tueur, n'est pas réductible à une psychologie en montagnes russes : c'est une nécessité à la fois poétique et vitale.

ça commence avec un mental de potache, de guerrier de cour d'école. C'est fait de gnons, de coups qui, dès ton enfance, font de toi un conquistador, un chef de meute, un bandit de vestiaire, un pendard de comptoir. (p. 57)

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En lisant les textes, en savourant les photos, on comprend aussi pourquoi le chasseur aime sa proie et quelle secrète connivence lie le matador au toro, quel amour fatal attire l'alpiniste vers les horribles cimes. A ceci près que la mort est ici mise à distance et reléguée là où elle est, à l'infini : son spectre une fois balayé, ne reste finalement que l'essentiel, le partage d'une même substance qui unit le plaqueur et le plaqué, le terrassé et l'aérien.

A ceux qui craignent que le rugby du commencement initiatique disparaisse, je proposerai une méditation sur cette photo intitulée "A tire d'ailes".

medium_acoeurovale_10_.3.jpg


ça ne vous dit rien ? Mais si bien sûr, on l'a déjà (pardon : toujours) vue. J'en avais sans le savoir publié la version qu'on pourrait appeler étourdiment "paillettes", disons colorisée, par le photographe Romain Perrocheau. Merci à Christian Jean et à Thomas Bianchin de l'avoir rappelée à son identité initiale, d'en avoir donné l'essence dramatique, en noir et blanc bien entendu.

1 - A Coeur ovale, par Christian Jean (textes) et Thomas Bianchin (photos), préfacé par Freddy Pepelnjak et Vincent Clerc, Grenoble : Cielstudio, 2006. Présentation du livre en ligne. Voir Esprit en mêlée le blog de Christian Jean, où quelques-uns des textes sont repris.

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dimanche, 02 décembre 2007

Bourgoin essouffle le temps

Bourgoin essouffle le temps au bout du bout

"Un cri d'alarme" : à l'issue de la 3e journée du Top 14 l'article d'André Boniface dans le Midi Olympique de ce vendredi (30 novembre) appelle de ses voeux un rugby offensif. Il constate le peu d'essais marqués "seize essais en sept matches, dont sept à Paris - il n'en reste que 9 pour 6 rencontres". Le score tourne trop autour des points de pénalité, sanctionnant un jeu fautif mais surtout un jeu attentiste, calculateur, verrouillé et bétonné, et au fond pas très beau. Et de citer en contre exemple le superbe match Stade-français Bayonne du 23 novembre où "l'esthétique était complémentaire de l'efficacité".

Ce que j'ai vu de la 4e journée lui donne à la fois raison et tort : on a vu les deux.
On a vu le rugby planplan de décompte et de realpolitik, le Stade français ayant évité de perdre vendredi 30 contre Dax en pratiquant, il est vrai sous une pluie savonneuse et avec une équipe de mise à l'épreuve (Fabien tu prends des risques, mais c'était bien calculé...), un rugby de pénalités marquées, de défense in extremis, une realpolitik qui s'accommode avec une mêlée défaillante et une touche approximative, les yeux rivés sur le tableau de score.

Mais quel beau moment en revanche, "esthétique et efficace", que cette haletante rencontre entre Clermont et Bourgoin hier soir ! On a cru jusqu'au bout que le match pouvait basculer dans l'un ou l'autre sens. Jusqu'à l'essoufflement qui met les joueurs à genoux en transperçant leur diaphragme, en suivant la buée dégagée par leurs regroupements ahanants, en balayant du regard les attaques transverses qui se renversaient d'un côté à l'autre du terrain, sans cesse, sans répit, sans peur et... sans reproche (très peu de pénalités). On sort de là le souffle coupé - je parle de moi, "couch potatoe" devant la télé. On était à la fois dans le réel de ce qui se passait là devant nos yeux et dans une page littéraire d'un roman de Tillinac décrivant les déplacements de la mêlée comme ceux d'un animal brûlant et multiforme.medium_Sablier.jpg

Jusqu'au bout ? Mais qu'est-ce que le bout d'un match comme celui-ci ? C'est le bout du bout, au-delà de la 80e minute, traversant la sirène. C'est le moment où le temps du jeu s'impose comme le seul temps réel, celui qui ressemble à une temporalité de théâtre conduite non par l'horloge et sa vide scansion, mais par l'action... qui prend les choses en main et qui finit non pas parce que "c'est fini", mais de l'intérieur,  faute d'aliment, faute de combattants : par exhalaison pure. Une fin digne de ce nom, allusion magnifique à la vraie fin, celle dont on meurt "de sa belle mort".

Mû au dernier moment par la possibilité de marquer encore un essai qui (s'il était transformé - mais ça, il vaut mieux ne pas y penser maintenant) pourrait lui donner la victoire en renversant le match une troisième fois, Bourgoin se lance dans cette dramaturgie éperdue qui n'en finit pas d'attaquer, de passer, de piquer et d'aller, d'aller, d'aller encore. Et on voit sur l'écran tv défiler les minutes : 79, 80, 81...

medium_Aeolus1.jpgL'arbitre et les spectateurs attendent la rupture d'action, comme on attend à l'opéra que le souffle du chanteur mette de l'intérieur le point final à la dernière note par exhalaison, et voilà que le temps est distendu : il n'en finit pas de chanter, de pousser sa note, et Clermont défend, défend, patiemment mais quand même un peu étonné, comme l'orchestre continue à accompagner ce souffle de diable qui s'alimente on ne sait où. Ca finira bien par finir, oui, et l'orchestre peut poser ses instruments, ouf, sa lecture de la partition était la bonne (il n'y a pas de reprise), Clermont a gagné. Mais quand même : plus de deux minutes de point d'orgue, c'était presque un da capo, une forme de résurrection.

P.S. Pour une analyse de la "realpolitik", voir Rugbymane, article Rugby défaite.

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samedi, 24 novembre 2007

Cinq essais vus à contre-culture

Cinq essais (sur sept) vus à contre-culture : Stade français- Bayonne vu de Lille

En déplacement à Lille vendredi (après une conférence pour laquelle CitéPhilo m'accueillait - salle pleine et rencontre avec beaucoup d'anciens étudiants et de collègues qui m'a fait très plaisir), sans nouvelles d'un ami avec qui j'avais envisagé un possible dîner, je saisis l'occasion de cette soirée brusquement vacante et me mets en quête d'un bistrot où voir le match Stade français-Bayonne... Cette ville de Lille, je la connais plus qu'un peu, y ayant travaillé et habité une bonne partie de la semaine pendant 15 ans. Les pubs, les vrais, n'y manquent pas et l'ambiance y est chaleureuse, bourrée d'Anglais en fin de semaine qui viennent se régaler et faire un peu de bruit. D'après gérant de l'hôtel j'en trouverai bien un où ça peut se voir.

Seulement voilà, le vendredi soir, les Anglais et les Lillois, ils se contrefichent d'un match du Top 14, ils ont juste envie de manger, de boire de la bière, de faire la fête, de faire un tour de manège. Les écrans sont noirs. Devant ma déception, un barman sympathisant rugby me donnne le bon tuyau : il faut aller chez les spécialistes, ça se comprend rien qu'en entendant le nom du pub "L'Australian bar"... J'y cours, et j'y tombe plus qu'à plat. On me regarde avec un peu de condescendance. "Un match de rugby, quel match ?"... "Ah  ouuuiiii ! Désolés madame, ici on regarde juste les matches internationaux".

Amis de l'Ovalie profonde, que j'ai chambrés si souvent sur ce blog : je n'ai jamais mieux senti ce soir-là combien Paris est une des villes les plus méridionales de France... Quand je pense qu'au même moment, au très provincial et reculé métro Saint-Fargeau, deux bistrots qui se font face rivalisent pour montrer ce que je veux voir... Et me voici au centre d'une métropole qui a une allure folle, dont la population est nombreuse et diverse, qui sait faire la fête... mais je dois me rendre à une évidence que je connaissais pourtant déjà : les écrans y crépitent pour le foot et - à la rigueur - pour le rugby des Nations.

Il est déjà 21h bien sonnées. Un peu découragée quand même, j'élargis l'aire de ma battue. Je quitte les lieux branchouille du vieux Lille, la rutilante Grand Place ornée de sa grande roue hivernale. A présent trop loin de Wazemmes (où j'aurais peut-être été plus chanceuse), je remonte, pour éviter les rues piétonnes où les restos alternent avec les fringues, la très banale et à peu près déserte rue du Molinel.
Mon seul espoir : tomber sur un bistrot footeux où on aura allumé la télé par habitude, histoire d'avoir un bruit de fond et des clameurs de goal.
Conduite par un reste de flair prolétarien, je reluque un troquet d'habitués qui s'appelle "La Terrasse". Juste un groupe au comptoir et sur le côté, une image télé qui s'agite. Trop de bleu, de rose, de rayures et de vert pour que ce soit du hip hop ou des clips "musicaux". Mais oui c'est ça ! Il faut que j'entre bien vite avant que ces quelques clients quittent les lieux et permettent au patron de tirer les rideaux déjà prêts.medium_StadeF-BayonneSport365.fr.jpg
medium_Foot3Brasseurs.jpgHaletante, j'arrive pour la 45e minute. On me fait un accueil citadin, à la fois bien élevé et réservé, cachant tout juste un peu d'étonnement.
Et c'est ainsi que j'ai pu voir, dévorant ma soucoupe de cacahuètes devant une bière succulente à un prix défiant toute concurrence, cinq essais (1) d'un Stade français ayant à tous les sens du terme retrouvé ses couleurs pour mettre en déroute l'Aviron bayonnais...

Affamée et la tête dans les fleurs de lys roses, j'atterris finalement chez un grand classique "Aux Trois Brasseurs", pour un souper tardif. Devant mon potjevleesh, environnée de photos de cyclisme, j'avise dans la niche qui me fait face le moulage d'un joueur de foot en costume ancien. Désespérant de pouvoir parler de ce que j'ai vu ce soir, je branche le garçon sur cette figure légendaire (que je soupçonne être Just Fontaine, mais dites-moi votre avis - le costume est tout de même plus qu'années cinquante, non?) : il ne sait pas qui c'est !!!

A l'hôtel ce matin, le gérant prend des nouvelles de mes pérégrinations : "Alors ils ont gagné !!!" "-Comment, mais vous vous intéressez au rugby?". Avec un petit sourire modeste et comme pour s'excuser, il réplique -"eh oui... de temps en temps, c'est que, voyez-vous, je suis parisien!"


1 - Les essais de seconde mi-temps : Arias, Saubade, Bergamasco, Bastareaud, Burban, qui s'ajoutent aux deux marqués en première mi-temps (Saubade et Papé).

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dimanche, 18 novembre 2007

Soirée rose (clair)

Soirée rose (clair)

  par Mezetulle

Pas besoin de concepts tordus pour ce que je viens de voir ce soir : un vrai gagnant !

Une journée commencée sous la pluie de Bristol saupoudrant les maillots bien ternes du Stade français, plombée par le brouillard irlandais du match Munster-Clermont, se termine en apothéose de feu d'artifice rose clair avec la superbe victoire de Toulouse sur Leinster... 33 à 6.

Rose comme le maillot. Clerc comme le joueur qui offre, avec un 4e essai, le bonus offensif au Stade toulousain... (je n'ai pas trouvé le bon numéro, mais le nuage me semble adéquat, non ?)

Comme dans mon magasin j'ai quelques accessoires roses que je n'arrive décidément pas à faire virer au cacadoie, ça me fait une bonne occase pour recycler mes pom pom girls qui commençaient à s'assoupir.

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Le concept de "non-perdant"

Le concept de "non-perdant"

par Mezetulle

Palme décernée à Patrice Lagisquet pour un bel euphémisme plein d'ironie entendu ce matin à France-Info.

Interrogé au sujet des matches peu convaincants qui ont finalement vu la "victoire" du Biarritz Olympique contre Brive (en Top 14) le 2 novembre par 7 à 12 et contre le club anglais des Saracens (en Coupe d'Europe) hier par 21 à 22 - matches remportés principalement par les pénalités tirées par Dimitri Yachvili, et où on a vu, malgré de très beaux déploiements et une grosse "envie", des cafouillages, de nombreuses passes approximatives - , il a en effet déclaré férocement medium_006-banderole3-112.jpg:

"On continue à ne pas perdre." 

C'est exactement ça. On aurait presque cru qu'il parlait d'un club de foot... où on peut aller très loin comme ça. Et d'ajouter, rassurant, sur le site du BO : "là, on n'a pas encore la bonne carburation". 

Le site du BO possède une rubrique "les bons mots"... mais je n'y ai pas trouvé (encore) celui-ci. 

Quant à mes chouchous du Stade français, pas besoin d'inventer un concept pour eux : ils viennent de perdre dans les grandes largeurs contre Bristol 17 à zéro. Perdant, carrément, même pas "non-gagnant" : au diable la litote, restons classique !!!

PS. Greg, je n'ai pas trouvé de mouchoir jaune pour Clermont, "non-gagnant" contre Munster, mon mouchoir rose, ça ira ? 

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jeudi, 15 novembre 2007

Pas de deux en rose et noir

Un pas de deux en rose et noir
Commentaire de la photo de R. Perrocheau

 par Mezetulle

Ceux qui ont vu l'article que j'ai eu la chance de publier dans Libération le 8 novembre auront remarqué cette magnifique photo en grand format qui le surplombait. Elle a été prise par Romain Perrocheau (agence Icon sport) qui a eu la gentillesse de me l'envoyer et de m'autoriser à la publier sur La Choule (1). Je le remercie infiniment. Vous pouvez la voir aussi dans l'album que je lui consacre : elle vaut bien un album à elle toute seule !

medium_PhotoRPerrocheau.JPG

Cette photo est admirable, par son sujet, par sa temporalité, par le mouvement qu'elle arrête et révèle, par ses couleurs, par tout ce qu'elle concentre du rugby. Elle fait le tour de ce que Roland Barthes, dans La Chambre claire, appelle le studium et le punctum. C'est un chef d'oeuvre par lequel mon article n'a pas été illustré (quel vilain mot!), par lequel il a été honoré, défié, exalté, couronné.

D'abord, son sujet. L'essai de Vincent Clerc à la 7e minute du match Stade toulousain - Stade français Paris à Toulouse le 3 novembre. Essai fulgurant où il aplatit la balle dans l'extrême coin de l'en-but, pendant une petite fraction de seconde. La photo pose la question du temps (que la vidéo vulgairement résout) : va-t-il aplatir avant ? Avant que la balle ne sorte, avant que Jeanjean ne le pousse en touche... Le punctum est dans ce suspens, et la photo serait moins belle si elle montrait l'instant d'après. En écartant l'instant définitif, elle montre le véritable instant, l'instant décisif où les choses sont suspendues, où le seul contact avec le sol est un demi-centimètre de la pointe du pied droit de Clerc - alors que Jeanjean, lui, est carrément en plein vol. Tous deux en atterrissage, mais encore dans l'élément aérien.

Cet essai en suspens aimante toute la photo et construit le studium en la polarisant tout entière sur le ballon. Les lignes de tous les regards convergent et unissent les deux joueurs, l'arbitre, les spectateurs tétanisés, tous inclinant leurs corps vers cet ultime point qui s'échappe en partie par l'angle inférieur droit de l'image. Hasard ou suprême art du cadrage ? Mais même si c'est un hasard, c'est un art d'avoir retenu cette photo, d'avoir su voir que cette apparente imperfection était une perfection. Imaginons un instant qu'on voie le ballon tout entier... la photo retomberait alors dans l'ordinaire informatif.

Chacun effectue cette inclinaison du corps à sa manière, selon son rôle et selon sa complexion. Les joueurs la produisent, élégamment, puissamment, totalement. L'arbitre la poursuit, s'essoufflant vers la vision d'une décision qu'il ne pourra pas prendre. Les spectateurs la miment, par une torsion que le rugby engendre même sur le plus avachi des fauteuils. Ici, dressés comme des ressorts projetés hors des "bacs à cul" inconfortables que sont les sièges des stades, on ne distingue même plus les supporters de telle ou telle équipe : Clerc en tire les ficelles au bout de ses doigts. L'ambiance revancharde et lourde qui régnait ce soir-là à Toulouse, perceptible même à la tv, se dissipe, se sublime, unissant les voeux contraires dans un élan rédempteur qui abolit les injures, les bras d'honneur, les sifflets... tout le monde est projeté dans l'éther, au-dessus des "miasmes morbides", dans l'élévation de ce qu'il faut aussi appeler un pas de deux en rose et noir.

1 - Il va sans dire que cette image n'est pas libre de droits... mais ça va mieux en le disant !

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dimanche, 11 novembre 2007

H Cup : un diable de début

Coupe d'Europe : un diable de début !

  par Mezetulle

Après un début de Top 14 qui renoue avec un rugby de mouvement, le rugby alerte, dégagé, risqué et plein de bulles se libère davantage encore dans ce début de H Cup sur les chapeaux de roue. 

medium_Arlequin.jpgJe viens de voir deux matches.

Hier Stade français - Harlequins, d'un grand classicisme, avec un Skrela décidément bien inspiré et des essais d'anthologie - mais oui Christophe, tu as les cannes ! Les cacadoie ont réussi à conjurer le syndrome infirmerie+congés. De nouveau en phase avec la devise parisienne, puisant des ressources dans une réserve absente... et faisant plus que ne pas sombrer, réduisant les Harlequins en pièces. Le plus drôle c'est la petite moue distanciée de Fabien Galthié au moment de la victoire (37-17) : allez Fabien, retiens-toi de sourire, des fois qu'on voie que tu es content !!! 

Mais aujourd'hui, on est passé du beau au sublime avec la rencontre Clermont - Llanelli, remportée haut la main par les jaunes (48-21). Un match totalement fou, endiablé, époustouflant, avec des passes, des renversements et des relances à n'en plus medium_Diable_rouge.jpgfinir, on en chavirait sur son fauteuil devant la télé ! Avec un truc que je n'ai encore jamais vu : on a même carrément joué dans l'en-but en fin de première mi-temps ! Ils sont fous ces Gallois. Et les jaunes qui en entame de 2e mi-temps s'essayent raisonnablement à "gérer" un score somme toute confortable : ils prennent deux essais en quelques minutes. Il a fallu remonter bien vite la mécanique et passer à la seule défense efficace: l'attaque incessante ! La cerise sur le gâteau c'est que cette folie n'avait rien à voir avec de l'agitation: très peu de pénalités ont été sifflées.

Voilà ce qu'on aurait aimé voir chez les Bleus face à l'Argentine et à l'Angleterre : la capacité à adapter sa stratégie dont a fait preuve Clermont cet après-midi (mais encore faut-il avoir plusieurs stratégies pour faire cela!) et la versatilité positive de Paris, cette aptitude cartésienne à trouver encore quelque chose à gratter au fond d'un tiroir qu'on pouvait croire vide ! 

PS. Pour voir des photos du match Clermont-LLanelli, allez sur le blog de Greg

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dimanche, 21 octobre 2007

Les Springboks au sang vert

Les Springboks au sang vert

 par Mezetulle

Expression entendue hier sur quelques chaînes de tv, après la belle victoire des Springboks en finale. Dans un reportage dans les townships, déjouant toutes les attentes des bien-pensants qui auraient aimé déguster quelque déclaration accusatrice de restes d'apartheid, un adolescent noir hurle : "on a tous le sang vert  !" - allusion à la couleur du maillot de l'équipe nationale. medium_SpringboksWallpaper.jpg

Et Laurent Bénézech, lors d'un débat sur la chaîne TV de L'Equipe hier soir, rappelait que l'entraîneur Jake White est resté "droit dans ses bottes" devant les énormes et multiples pressions communautaires de tous côtés qui souhaitaient des quotas : on prend les meilleurs. Nul besoin de quota, en effet, pour comprendre que Habana est un des meilleurs joueurs de rugby du monde! Et si le nombre de joueurs noirs est encore restreint, c'est avant tout dû à la structure sociale qui fit du rugby un sport élitiste en Afrique du Sud. Mais ne l'a-t-il pas été fort longtemps en Angleterre ? L'alibi de l'amateurisme n'a-t-il pas longtemps couvert en Europe une pratique jalousement aristocratique ? Alors laissons faire le temps et l'éducation (1).

Ce grand pays travaillé par les contradictions et par une histoire douloureuse montre la voie : dans quelques années, lemedium_LaCoupe.jpg rugby, s'il sait se doter comme c'est probable de moyens pour être encadré et largement enseigné, ne sera pas seulement un sport véritablement national, il sera emblématique de la formation d'un peuple, laquelle n'a rien à voir avec celle d'une ethnie.

On aimerait que la France reste fidèle à cette conception, qu'elle a pourtant contribué à inventer, et qu'elle le soit aussi dans son rugby. D'immenses zones urbaines sont à conquérir. On souhaite que l'Ovalie continue à sortir de sa "profondeur" territoriale - ce qui n'est pas encore gagné au vu de quelques propos célèbres sur "les bourgeoises de m..." qui, paraît-il, ornent les fauteuils du Stade français. Mais je n'épargnerai pas non plus ce dernier : il serait bien avisé, en dehors de ses excursions au Stade de France, de venir un peu plus souvent à l'est et au nord des quartiers chics de Paris...

Au fait, La Choule avait risqué un pronostic, publié par le journal argentin La Nacion le 19 septembre. Y figuraient les Springboks en vainqueurs, et l'Argentine en possible outsider... Et bien entendu je m'y trompais comme tout le monde en avançant les All Blacks et l'Australie sur le 2e rang, et en faisant évidemment l'impasse sur une Angleterre alors au fond du trou. Mais quand même : pas trop mal pour une "bourgeoise parisienne de m..." non ?

 PS. Encore une semaine pour visiter l'exposition des peintures de Marine Assoumov au Stade de France (jusqu'au 30 octobre). Bonne occasion pour ceux qui, comme La Choule, assisteront au match d'ouverture du Top14 samedi 27 octobre : venez une heure plus tôt, ça vaut le coup ! Voir l'album du vernissage.

1 - Voir sur ce sujet l'article de Stéphanie Platat dans l'édition électronique de Libération d'aujourdh'ui (à laquelle j'emprunte la photo Reuters).

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